Le rôle du gouvernement israëlien au Soudan à l'heure du coup d’État

19/11/2021 - par Hamad GamalSarah Bachellerie - Politique

Le gouvernement d'Israël est un des rares gouvernements au monde qui semble soutenir ouvertement le coup d'État militaire au Soudan du 25 octobre dernier. Mais pourquoi ? Dans quel contexte est-ce arrivé ?

"Le Soudan abolit la loi de 1958 sur le boycott d'Israël" - Caricature de Khaled Albaih

À l'heure actuelle, Israël est un des rares pays au monde qui semble soutenir le coup d'État militaire au Soudan du 25 octobre dernier. Des rencontres plus ou moins secrètes avec l'armée soudanaise ont eu lieu dans les mois précédant le coup d’État, le gouvernement israélien n'a publié aucun communiqué condamnant le coup d’État militaire, et, selon certains observateurs de la société civile, une délégation du renseignement israélien se serait rendue au Soudan après le coup d'État.

Mais pourquoi l’État d'Israël semble-t-il ainsi soutenir l'armée soudanaise, qui est actuellement la principale force contre-révolutionnaire au Soudan ? Quelles sont leurs relations ? Quelle place occupe Israël dans la politique étrangère soudanaise depuis la révolution de 2019 ? Voici quelques éléments pour mieux comprendre le contexte.

"Le Soudan abolit la loi de 1958 sur le boycott d'Israël" - Caricature de Khaled Albaih

Le régime d’Al-Béchir : une instrumentalisation de la question israélo-palestinienne au profit d’une politique de discrimination sociale et raciale interne

Les relations entre Israël et le Soudan sont complexes et ont toujours été marquées par les tensions politiques internes propres au Soudan. La relation entre les deux États est marquée par l’hostilité depuis que l’État soudanais a annoncé le boycott d’Israël en 1958 et que Khartoum a accueilli la conférence de la Ligue arabe dans le contexte de la défaite de 1967. Le Soudan a ensuite adhéré à la ligne fixée par la Ligue arabe à l'époque vis-à-vis de l'État d'Israël : pas de paix, pas de reconnaissance et pas de négociations.

Depuis, tous les gouvernements successifs au Soudan, démocratiques ou dictatoriaux, ont calqué leur attitude vis-à-vis d’Israël sur celle de la majorité des pays arabes. Mais cette attitude reflétait moins un positionnement idéologique vis-à-vis d’Israël qu’une stratégie du gouvernement soudanais au service de ses intérêts politiques internes, à des fins d’instrumentalisation des questions religieuses et ethniques dans son propre pays.

Sommet de la Ligue Arabe à Khartoum, 1967 - Source : Bibliothèque d'Alexandrie

En effet, le régime des Frères musulmans, arrivé au pouvoir en 1989 par le coup d’État d’Omar El-Béchir, a pratiqué pendant 30 ans une politique de discrimination sociale et raciale qui a eu de graves conséquences sur l’unité du peuple soudanais, pourtant caractérisé par une grande diversité culturelle, ethnique, linguistique et religieuse. Cette politique a pris la forme de discours de division entre des régions et des ethnies présentées comme « arabes », qui seraient au centre culturel, politique et religieux du Soudan, et des régions et ethnies stigmatisées par le gouvernement comme « africaines », envers lesquelles le gouvernement a pratiqué une politique d’abandon, de discrimination économique et politique, et de destruction par la guerre et le génocide (notamment au Soudan du Sud, puis dans les régions du Darfour et des montagnes Nuba).

Pourtant, alors que la guerre au Darfour a causé la mort d’au moins un million de personnes et a créé au moins un million de déplacés et de réfugiés - dont beaucoup d’enfants, les médias soudanais organisaient la censure et n’évoquaient jamais la situation au Darfour. En lieu et place, ils glorifiaient les martyrs palestiniens et incitaient les jeunes Soudanais à participer à la guerre « sainte » pour « sauver les enfants palestinien-ne-s ». La propagande du gouvernement était claire : c’est parce que les Soudanais-e-s auraient été « arabes » qu’ils et elles devaient être solidaires avec le peuple palestinien – mais pas solidaires entre eux, et surtout pas avec les régions marginalisées du pays.

Le refus du gouvernement de reconnaître l’État d’Israël a directement affecté la relation du Soudan avec les États-Unis, soutiennent de manière inconditionnelle Israël. Or, se couper de la relation avec les États-Unis, qui est un des acteurs centraux de la géopolitique mondiale, est un choix politique très fort que le gouvernement d’El-Béchir a fait sans le consentement de la population, et qui a pourtant été lourd de conséquences pour la population soudanaise. Dans la mesure où le Soudan apparaissait ainsi comme un ennemi d’Israël et donc des États-Unis, figurant depuis 1993 sur la liste américaine des pays soutenant le « terrorisme international », l’État Soudanais se coupait de toute opportunité de recevoir un appui géopolitique et financier des États-Unis et de ses alliés. La population soudanaise a ainsi dû faire face pendant 30 ans à une crise économique endémique, aggravée par les guerres.

Le président soudanais Omar al-Bashir prononce un discours au palais présidentiel dans la capitale Khartoum le 3 janvier 2019. (Ashraf Shazly/AFP)

Une opposition soudanaise qui n’échappe pas au piège de l’instrumentalisation

Cette instrumentalisation a créé un grand débat au sein du peuple soudanais, qui s’est divisé sur la question israélo-palestinienne : certains partis défendent la même ligne que le gouvernement tandis d’autres s'y opposent, plutôt favorables à la normalisation des relations avec Israël. On pouvait voir pendant les mobilisations de 2018, des manifestant-e-s brandir des banderoles et lancer des slogans dans les cortèges appelant à la normalisation des relations avec Israël. Mais depuis, d’autres manifestations ont régulièrement eu lieu contre la normalisation.

Manifestation contre la normalisation des relations avec Israël à Khartoum, janvier 2021 - Source AFP

Parmi les groupes qui défendent le retour des relations avec Israël, on compte notamment certains partis de la gauche, par exemple le mouvement pour une nouvelle force démocratique et le Congrès Soudanais,  ainsi que les mouvements armés d'opposition qui viennent précisément des régions "marginalisées" du Soudan. Par exemple, le Mouvement de Libération du Soudan dirigé par Abd Al Wahid Al Nour, qui a ouvert son bureau à Tel Aviv en mars 2008 afin de manifester une opposition symbolique au régime d’Omar El-Béchir : à l’époque, cette décision a fait une grande polémique.

La position de ces groupes et partis s’explique encore une fois par des facteurs purement internes au Soudan. Il s’agit d’une réaction face à l’instrumentalisation de la question israélo-palestinienne par le régime d'El-Béchir au profit de la domination arabe (selon les mouvements armés) et islamiste (selon certains groupes de gauche). Mais on voit ainsi que l’opposition elle-même n’échappe pas à ce piège de l’instrumentalisation au service de ses intérêts politiques personnels.  

Bureau de l'Armée de Libération du Soudan à Tel-Aviv - Source : Almadenah News

La diplomatie secrète entre Israël et Al-Burhan

Un an après la formation du gouvernement de transition, en février 2020, Al-Burhan, le chef de l'armée soudanaise (et aujourd’hui, après le coup d’Etat, président autoproclamé du conseil de souveraineté), a rencontré le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu dans la capitale ougandaise Kampala. Ce faisant, il a outrepassé ses pouvoirs, négligeant d’informer le Premier Ministre et chef du gouvernement de transition Abdullah Hamdok de cette rencontre. Ce dernier ne l’a apprise que par le biais de journaux israéliens ! Cet épisode a provoqué une polémique parmi la population soudanaise et au sein même du gouvernement de transition. La rencontre a été condamnée par beaucoup de membres des partis civils du gouvernement de transition, comme le parti communiste, et le parti Umma, et l'Association des Professionnels Soudanais (la principale organisation civile qui a émergé de la révolution soudanaise de 2019), qui ont considéré qu'il s'agissait d'une violation constitutionnelle. Le premier ministre Abdallah Hamdok s'est exprimé ainsi : « Nous ne sommes pas contre la normalisation des relations avec Israël, mais cela doit avoir lieu dans un cadre institutionnel, car il n'appartient pas à Al Burhan de rencontrer le Premier ministre israélien. Cela ne peut se faire qu'en présence du Premier ministre. »

Le Soudan a signé en septembre 2020 les accords d’Abraham avec Israël, sous l’égide des Etats-Unis. Cela a permis au Soudan d’être retiré de la liste états-unienne des pays « terroristes » et ainsi d’être à nouveau « autorisé » à contracter des relations économiques avec eux. Mais ces accords ont été signés dans un contexte de grande tension interne au gouvernement de transition, où la partie militaire du gouvernement était déterminée à faire avancer la reprise des relations avec Israël, alors que la partie civile du gouvernement était très divisée sur cette question.

Depuis, Al-Burhan a continué de faire avancer les relations avec Israël dans son coin, chargeant de cette mission certains personnages politiques qui, comme lui, appartiennent à l'ancien régime. Ceux-ci se sont rendus en Israël à plusieurs reprises en secret, sans que cela ne soit révélé ni au Ministre des Affaires étrangères ni au Premier ministre Abdullah Hamdok. Des délégations israéliennes sont quant à elles venues visiter le Soudan, de manière tout aussi secrète, et rencontrer le chef de l'armée Al-Burhan.

Rencontre entre Elie Cohen et Al-Burhan, 27 janvier 2021

Pourquoi Al-Burhan cherche-t-il à se rapprocher d'Israël ?

Al-Burhan cherche des alliés stratégiques pour l'armée soudanaise, étant donné que depuis la formation du gouvernement de transition, les États-Unis ont soutenu la partie civile du gouvernement, excluant les militaires de la scène politique. Notamment, Al-Burhan a organisé des rencontres avec Israël après la visite du Premier Ministre Hamdok aux États-Unis après sa nomination : il voulait donc court-circuiter le rapprochement entre les États-Unis et la partie civile du gouvernement.

Le 8 octobre 2021, selon le journal d’analyse Al-Monitor basé aux Etats-Unis, moins de trois semaines avant le coup d’État, une délégation de membres hauts placés des services de sécurité, dirigée par Mohamed Hamdan Dagalo (autrement connu sous le nom de Hemedti), aurait ainsi voyagé en secret en Israël pour discuter pendant deux jours des relations bilatérales entre les pays. Le 13 octobre, le Ministre Soudanais des affaires étrangères annonçait publiquement avoir été écarté de ces rencontres qui se déroulent hors du cadre diplomatique officiel, et ne pas les cautionner. Cet épisode récent dévoile encore une fois que la question israélienne faisait partie des nombreux sujets d’affrontements entre la partie civile et la partie militaire du gouvernement de transition

Ainsi, certain-e-s observateur-ice-s de la société civile soudanaise estiment que depuis le début du gouvernement de transition, Al-Burhan cherchait de nouveaux allié-e-s parce qu'il projetait déjà de faire un coup d’État militaire et voulait s’assurer le maximum de soutien. La conclusion logique de cette analyse serait de dire que si Al-Burhan a pu faire son coup d’État le 25 octobre dernier, c'est précisément parce qu'il a trouvé des garanties de soutien de la part de certains pays - et notamment d'Israël.

De son côté, pourquoi Israël s'intéresse au Soudan ? Avant tout, l'État a besoin de d’alliés diplomatiques dans la région, dans une optique de fissurer le « bloc arabo-musulman » qui a pu lui être hostile autrefois. D'autre part, Israël cherche depuis des années à établir une relation avec le Soudan afin de pouvoir expulser les nombreux-ses réfugié-e-s soudanais-e-s qui vivent sur son territoire, et dont la présence semble beaucoup déranger les autorités israéliennes.

Ainsi la question des relations avec Israël se trouve-t-elle au cœur des stratégies géopolitiques dans lesquelles s'inscrit le coup d’État du 25 octobre au Soudan. De façon plus large, elle est au cœur de la politique extérieure et intérieure du Soudan depuis des décennies. Il faudra donc rester particulièrement vigilant à l'évolution des relations entre l'armée soudanaise et Israël car elles risquent d'avoir une influence décisive sur l'avenir de la révolution et de la transition démocratique au Soudan.


Note : Nous ne sommes pas des spécialistes de géopolitique, cet article n'a donc pas prétention à être une référence pour l'analyse des relations diplomatiques au Soudan. Notre intention est simplement d'éclairer les militant-e-s et toutes autres personnes curieuses qui s'intéressent à ce qui se passe au Soudan sur quelques éléments de contexte qui peuvent être méconnus à l'international, mais qui font beaucoup de polémique au sein du monde politique et des militant-e-s soudanais-e-s.

Pour aller plus loin, nous vous recommandons quelques références : 


  • https://www.al-monitor.com/originals/2021/10/israel-sudan-discuss-next-steps-normalization#ixzz7CQ0Ezsb8

  • https://orientxxi.info/magazine/soudan-israel-le-changement-de-cap-provoque-une-crise-politique,3636

Hamad Gamal

Militant soudanais en exil, étudiant en sociologie à l’Université Lyon 2 et à Sciences Po Paris. Il est le co-fondateur de Sudfa, et auteur de nombreux articles et lettres ouvertes en défense des droits des migrant.e.s et réfugié.e.s en Europe.

Sarah Bachellerie

Militante française contre le racisme et pour les droits des personnes étrangères, et jeune chercheuse sur les frontières en Europe. Elle a étudié l'arabe en Égypte où elle a également mené des recherches sur les politiques migratoires égyptiennes.

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