19/12 : pour l'anniversaire de la révolution, une manifestation historique

19/12/2021 - par Equipe - Actualités au Soudan

Retour en images sur la journée de mobilisation exceptionnelle hier au Soudan, où les manifestations ont pris une dimension insurrectionnelle à Khartoum avec l'occupation de la place du palais présidentiel par les manifestant-e-s.

La place du palais présidentielle occupée le 19 décembre, vers 16h.

Une date hautement symbolique

À l'occasion de l'anniversaire de la révolution soudanaise, les comités de résistances ont appelé à une manifestation partout dans le pays, appelée "manifestation décisive". Cette date devait en effet marquer une étape de plus dans les mobilisations de masse qui agitent le Soudan depuis le coup d’État militaire du 25 octobre dernier, avec, plusieurs fois par semaine, des manifestations dans toutes les villes et les différents quartiers de la capitale.

Le symbole de la date du 19 décembre n'a pas été choisi pour rien par les révolutionnaires, qui appellent à la démission de l'armée et à la remise totale du pouvoir aux civils. Le 19 décembre 2018 est en effet considéré comme une journée qui a lancé le mouvement révolutionnaire civil de 2018, parfois surnommé "Révolution de Décembre". Dans la ville d'Atabara, connue au Soudan pour sa longue histoire de luttes ouvrières, les manifestant-e-s ont incendié le centre du parti "Mou'tamar El Watani" (le parti du dictateur et tortionnaire Omar El-Béchir, alors au pouvoir). Le même jour, d'autres manifestations ont éclaté dans les villes d'Al Garadef, d'Al Fasher, et d'autres villes, lançant ainsi le pays dans une dynamique révolutionnaire. 

Plus lointainement, le 19 décembre évoque également la date de la déclaration d'indépendance du Soudan par les députés du Parlement Soudanais le 19 décembre 1956, marquant la fin de plusieurs décennies de colonisation du pays par la Grande-Bretagne.

Une mobilisation dans tout le pays

Depuis l'annonce de la "millioneya" (manifestation de plusieurs millions de personnes) du 19 décembre 2021 par les comités de résistance de la capitale, des Soudanais-e-s ont décidé de partir de toutes les villes des régions autour de la Khartoum afin de rejoindre la capitale à pied. Il y a une semaine, des petits groupes de manifestant-e-s sont ainsi parti-e-s à pied depuis des villes comme Al Gezira, Atabara, Sennar, de la région du Nil Blanc. Des centaines d'autres manifestant-e-s ont rejoint la capitale en bus dans les jours précédent la manifestation, depuis des villes comme Al Obeid, Atbara, Shendi, et ont fait les dernières étapes à pied.

Ainsi, dimanche matin, les comités de résistance à Khartoum ont accueilli dans une ambiance festive et joyeuse celles et ceux qui arrivaient d'autres villes pour participer à l'anniversaire de la révolution, en leur offrant des repas.

Des manifestations avaient également lieu le même jour dans de nombreuses autres villes du pays : à Al-Fasher et Nyala (Darfour), des milliers de personnes étaient rassemblés. A Port-Soudan, les milliers de personnes rassemblées devant l'hôtel de ville sont parvenues à entrer de force dans l'hôtel de ville.

Manifestation à Nyala, Darfour.

Manifestation devant l'hôtel de ville, Port-Soudan, 19/12.

Khartoum : les millions de manifestant-e-s ont forcé les barrages militaires qui quadrillaient la ville

La veille, les militaires et les forces de sécurité, par crainte du nombre de manifestant-e-s et de leur détermination, avaient décidé de fermer tous les ponts au-dessus du Nil qui mènent vers le palais présidentiel situé dans le centre de la capitale. Leur objectif principal était d'empêcher les manifestant-e-s des villes adjacentes d'Omdurman et Bahri d'arriver à Khartoum.

La manifestation à commencé vers 13h par des cortèges qui sont partis de tous les quartiers de Khartoum, Omdurman et Bahri. La police et les militaires ont tenté d'entraver leur marche vers le centre de Khartoum, mais, après de longues minutes de défi, en lançant des cailloux et renvoyant les bombes lacrymogènes que leur envoyaient les militaires, les manifestant-e-s sont parvenu-e-s par leur nombre et leur détermination à faire reculer les militaires qui ont dû descendre du pont. Vers 14h, les manifestant-e-s sont ainsi parvenu-e-s à franchir les différents ponts de la ville en hurlant de joie. Le centre de ville de Khartoum a été rempli de manifestant-e-s venu-e-s de tous les quartiers,  chantant, réclamant un gouvernement civil et la poursuite judiciaire de toutes les personnes impliquées dans le coup d'État du 25 octobre et qui ont commis des crimes contre les manifestant-e-s au cours des deux derniers mois.

Les manifestant-e-s franchissent le pont, 19/12.

Une occupation massive du palais présidentiel, durant plusieurs heures

Les barrages militaires ayant été forcés, les manifestant-e-s de la capitale se sont hâté-e-s vers leur destination : le palais présidentiel, avec l'objectif de commencer une occupation géante de la place devant le palais (les occupations de places publiques étant un élément essentiel du répertoire de luttes des militant-e-s civil-e-s soudanais-e-s depuis l'occupation de la place d'Al-Qyada,, lors de la dernière révolution).

Au cours des derniers mois, les manifestant-e-s soudanais-e-s avaient régulièrement essayé de se diriger vers le palais présidentiel, lieu hautement symbolique du pouvoir, pour réclamer la chute du régime et défier les autorités. Mais à chaque fois, les forces de sécurité étaient parvenues à les empêcher d'atteindre la place.

Vers 15h, pour la première fois depuis des années, des premiers groupes de manifestant-e-s sont parvenu-e-s à atteindre le palais présidentiel. En attendant que les autres manifestant-e-s les rejoignent, ils et elles ont dû résister aux attaques de la police : gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc et bombes assourdissantes  Mais l'arrivée d'autres cortège leur a permis de vite dépasser les forces de sécurité en nombres, et les manifestant-e-s ont ainsi pu envahir la place, formant une marée populaire. Les comités de résistance estiment le nombre de personnes rassemblées à plus de cinq millions de personnes.

Certain-e-s manifestant-e-s ont même réussi à entrer dans le palais présidentiel, forçant la porte. Les forces de sécurité rassemblées à l'intérieur du palais, craignant que les manifestant-e-s envahissent les bureaux, sont cependant parvenues à repousser dehors sur la place les personnes qui étaient entrées.

Vers la fin d'après-midi, les comités de résistances ont appelé à commencer un sit-in de longue durée sur la place. Les citoyen-ne-s ont commencé à aller chercher de quoi boire, manger, cuisiner, pour s'installer durablement sur les lieux, et des gens sont même allés chercher des matelas dans l'espoir d'y passer la nuit. 

La place du palais présidentielle occupée le 19 décembre, vers 16h.

En début de soirée, les militaires ont commencé à arriver autour de la place avec des armes lourdes. Les manifestant-e-s ont continué à clamer des slogans et chanter devant le palais sans prendre peur ni se disperser, et ont commencé à construire des barricades, se préparant pour dormir là-bas.

Vers 19h, les militaires ont lancé un attaque contre les manifestant-e-s rassemblé-e-s sur la place, provoquant la mort de plusieurs personnes, et faisant au moins 200 blessés selon l'Union des Médecins de Khartoum. Cette répression extrêmement violente est parvenue à disperser les manifestant-e-s qui ont fini par quitter la place.

Les militaires au moment de la dispersion de la place, Khartoum

Dans les heures qui ont suivi, un grand nombre de révolutionnaires ont été attaqués individuellement lors qu'ils et elles étaient en train de rentrer chez eux, certain-e-s ont été volé-e-s,  violent-é-es ou arrêté-e-s par les forces de l'ordre, et au moins deux femmes auraient été violées selon différentes sources (réseaux sociaux et Union des Médecins).

Les forces d'ordres ont également attaqué des hôpitaux à coup de gaz lacrymogènes, blessant à nouveau de nombreux-ses manifestant-e-s. Malgré la répression, au cours de la soirée et de la nuit, des cortèges ont continué de manifester dans différents quartiers comme à Burri, Omdurman, et Bahri.

La place occupée au début de la soirée.

Quelles réactions ?

Depuis hier, aucune réaction officielle ne s'est faite entendre parmi les différents acteurs politiques soudanais, qu'il s'agisse des partis politiques civils ou des militaires. On peut imaginer facilement que la demande de la rue, exigeant la chute du régime, s'est faite entendre de manière si puissante que le pouvoir a tremblé devant la force du peuple soudanais rassemblé.

Les comités de résistances ont, de leur côté, appelé à une autre manifestation le 25 décembre prochain.

Equipe

Article réalisé collectivement par les membres de Sudfa Media.

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